TERRE DE RAISON

de Julien Gabriels

 

 Genre : Roman d'aventure fantastique

  Science-fiction - Fantastique - Anticipation

 Public : tout public

 Nb de pages : 365

Livre relié

Livre numérique

N° ISBN
2-7481-5332-4
N° ISBN
2-7481-5333-2
N° EAN 13
9782748153324
N° EAN 13
9782748153332
25,90 €
7,90 €

date de parution : 16 mai 2005

 

EXTRAITS DU LIVRE

Paru aux Editions

Le Manuscrit



 

Terre de raison
critique du 21/12/05
   
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QUELQUES EXTRAITS DE

TERRE DE RAISON


 

 

 

Présentation

     L'accroche publicitaire les a, de par le monde, attirés :

" Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit. Mais tous ne sont pas du même avis sur ces droits et gagnent peu à peu la Terre de raison … Là, tout y est permis, sauf honorer son prochain ".

     Dans cet enfer de dérision, où hommes et femmes se déplacent dorénavant pour un bol d'air crapuleux, s'entrecroisent les destinées de Bill et de Shirley, injustement condamnés à la peine de " Terre de raison ".

     Ils s'uniront sur place à d'autres " destins " et un " plumaillon ", afin de combattre les embûches de chaque instant qui, de Crazy City à Safety City, leur feront rencontrer les loups les plus féroces de la terre entière … Car c'était le prix de la liberté.

 

Citation

     et j'appris en cet endroit, assis à l'ombre des arbres sur ce banc de chêne, ce qu'était la Terre de raison. Il s'agissait d'une sorte de lieu mythique, créé par les nations en l'absence de guerre sérieuse. Là, l'homme – au plus large sens du terme –, animal intelligent s'il en est, pouvait enfin exprimer dans cet "eldorado" toute sa haine de l'autre – races, religions et cultures, confondues. La plupart savaient qu'ils ne reviendraient pas… mais qu'importe ! Une multitude de gens rêvaient néanmoins de partir là-bas… si loin…

     Je trouvai cela très étrange. L'homme était ainsi fait d'ambiguïté et de déraison. Pourquoi, des années durant, une telle information ne m'était pas parvenue ?!… Je n'en savais rien, car certains événements vous paraissent tant étrangers, voire chimériques, que vous finissez même par en rejeter la quelconque existence ; et, un beau jour, vous vous réveillez, surpris par le cours des événements ; et vous rouvrez enfin les yeux sur un monde différent, sans même vous en être rendu compte.

 

Un premier extrait  début du roman / pages 9-12

I

New York

    Je venais de débarquer d'un jet supersonique. New York ! New York, la bien aimée… Cette ville avait une odeur de soufre… Mais elle avait toujours vingt ans d'avance sur toutes les grandes métropoles, et faisait rêver. J'étais, ici, dans Manhattan en ce jour de 2034… et je levais la tête. C'est à ce genre de petit détail ridicule que l'on reconnaît que vous êtes quelque peu étranger à la ville. Mais bien peu y faisaient attention ! ; tout le monde s'en moquait, et c'était bien ainsi ! Ce n'était pourtant pas ma première visite dans ce pays. J'avais réussi à apprendre quelques mots d'anglais, et je me sentais moins isolé et beaucoup plus confiant que la première fois où j'avais dû errer dans cette mégapole.

    Au coin d'une rue une inscription en haut d'un bâtiment attira mon attention, écrite en français… de tels points de repère étaient surprenants. Cette maxime n'avait rien d'extraordinaire si ce n'était d'être fort connue : "Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit". Que faisait là-haut cette affirmation, je n'en savais rien… car aucun indice sur la façade ne pouvait m'indiquer s'il s'agissait d'un monument. Le bâtiment était informe, monolithique, presque austère. Sa seule beauté en était cette phrase tirée de la "Déclaration Universelle des Droits de l'Homme".

    J'allai questionner un passant sur l'usage de ce building si peu conventionnel lorsque, dans la vitrine d'une agence, une affiche capta mon attention. Cette affiche publicitaire, rédigée en anglais, que je réussissais à traduire, était la même qu'au sommet du bâtiment mais avec une suite : "Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit. Mais tous ne sont pas d'accord sur ces droits et gagnent la Terre de raison". Je m'approchai de la vitrine. Dans un autre niveau de profondeur, je lus une troisième accroche publicitaire : "Là, tout y est permis, sauf honorer son prochain".

*

    Je poussai la porte de la boutique, machinalement. Dès mon entrée, deux hommes firent volte-face et me dévisagèrent. L'un était grand et costaud, l'autre plutôt petit et maigrichon. En d'autres lieux, on aurait pu croire qu'ils postulaient tous deux pour un remake de "Laurel et Hardy", mais en fait ce n'était pas le cas. Ils venaient le plus simplement du monde s'inscrire pour la Terre de raison. Après m'avoir observé quelques instants, ils se retournèrent vers l'employée et attendirent patiemment qu'elle eût fini sa conversation téléphonique.

    Je l'aperçus assise à son monumental bureau. Elle disparaissait presque derrière cette majestueuse pièce de mobilier. Ce devait être une femme de taille très moyenne. Elle portait une monture de lunettes rose indien. Fort maquillée et vêtue d'un tailleur de couleur gris tendre. C'est à peu près la seule tendresse que laissait transparaître cette femme.

 

    Elle reposa enfin le combiné et s'informa des désiderata de ces messieurs. Le premier, le gros, souleva timidement quelques questions auxquelles elle répondit d'un air distant. Puis vint la discussion qui portait sur la qualité du cercueil. Elle étendit sur son bureau un dépliant publicitaire et demanda d'un ton sec : "Choisissez ! " … L'homme hésitait cependant. Elle le toisait, hochant la tête, et finit par décider elle-même… " Celui-ci est très confortable… Vous m'en direz des nouvelles ! " … et elle ajouta encore… " Avec le cercueil, ça vous fait dix mille dollars ! Vous payez comment ? " Et sans attendre la réponse... " On préfère en cash ou en carte de crédit ! ".

    Vint ensuite le tour du second, le maigrichon, qui rêvait lui aussi de partir vers la Terre de raison. Il allait choisir sa sépulture, mais il était moins indécis. Son choix se porta sur une sorte de mausolée en marbre, importé d'Italie. Le prix en était astronomique, et je pensai déjà que la surface financière de ce bonhomme devait être plus importante que sa surface corporelle.

    J'observai cette femme qui m'interrogea soudain du regard. Je bredouillais aussitôt dans un anglais hésitant " C'est à propos de l'affiche… " … " Eh bien, oui ! " dit-elle en me regardant droit dans les yeux… " C'est la Terre de raison, vous n'en avez jamais entendu parler ?!… ".

    Non, je n'en avais jamais entendu parler… Qu'est-ce donc ? Elle me jeta un regard glacial, se pencha afin d'ouvrir un tiroir, saisit à l'intérieur quelques brochures publicitaires et les lança négligemment devant moi.
        – Lisez ceci ! … Après quoi, vous reviendrez me voir, si vous en avez envie !
     Je ramassai les prospectus, la remerciai et quittai l'agence.
     Je me retrouvai dans la rue, me posant encore plus de questions sur cette fameuse Terre de raison ?!

 

Un second extrait  pages 35-38
 

V

La Flibuste

 

    Son mètre quatre-vingt-cinq était juché sur une estrade. Ses épaisses moustaches, poivre et sel, et ses décorations, lui donnaient fière allure. Il s'appelait Lassélife, et son grade, ni plus ni moins que général. Il commandait la Terre de raison et avait été nommé en ce lieu, plénipotentiaire, par une assemblée d'États.

    Au fond de l'immense salle qui pouvait contenir deux mille personnes, une frêle silhouette écoutait avec attention les propos de l'officier supérieur. Devant une impressionnante carte en relief, aux multiples couleurs, l'homme avait pris un micro et fait un discours de bienvenue. Puis il s'était mis à dicter les quelques règles, voire les commandements de la Terre de raison. S'étant muni d'une longue règle de bois, souple à souhait, qui allait et venait sur la carte, il commentait le parcours d'une voix éloquente et posée :
        – Crazy City … Nous sommes… ici !… La Flibuste, là … Symbolisée par ce quadrilatère rouge vermillon. C'est le nom du camp où vous êtes pour ceux qui ne l'auraient pas remarqué !…

    Shirley était tout ouïe. Elle se tenait à proximité d'un Noir, aux yeux de cendre, qui la dépassait d'une bonne tête. Minuscule à ses côtés, elle se sentait protégée, et nullement inquiète de ce regard d'encre qui se portait de temps en temps sur elle, la lorgnant discrètement des pieds à la tête. Elle n'était cependant pas la seule femme dans les parages… D'autres créatures se révélaient beaucoup plus jolies qu'elle, nettement plus grandes, bien plus appropriées à ce lieu, en réalité tout à fait femmes.
        – Safety City, articula soudain la voix du général.
    Son timbre dominait la foule, et tout le monde écoutait dans un silence quasi religieux.
        – À droite, un immense désert… À gauche, une forêt inextricable… Entre les deux, une aire très diversifiée, allant de la steppe à une zone accidentée semi-désertique.
    


  
 
 Shirley suivait avec une attention soutenue tout ce que débitait le commentateur. Elle apercevait très nettement sur le plan cette région. Le Noir, à la stature imposante, avait entrepris un léger mouvement vers elle. Shirley ne s'en était pas encore rendu compte, tant elle était absorbée par la présentation du général…
        – Tous les chemins mènent à Safety City, avait repris, après un court instant de silence, le militaire, ayant laissé à l'assistance le temps nécessaire pour digérer ses paroles… Tout dépend du moment, ajoutait-il… En effet, vous voyez, ici, ce grand delta…
    Sur le tableau, l'endroit se mit tout à coup à s'illuminer par transparence, et l'on voyait l'eau scintiller sous l'effet de projecteurs miniaturisés. Dès lors, apparut à tous, immensément vaste, l'embouchure d'un fleuve.
        – Cinq kilomètres de large, trente kilomètres de long… Et tout au bout, le grand lac… Safety City est là. Il s'agit d'une ville flottante qui va et vient dans l'estuaire du grand fleuve Zachrona. Vous pourrez l'atteindre de plusieurs façons, en traversant aussi bien la forêt dense que le sable chaud.
    Shirley, pour la première fois, venait de remarquer qu'une poignée de personnes dans l'assistance portaient de petits écouteurs permettant de comprendre dans leur propre langue les explications du général Lassélife.
        – Pour atteindre Safety City, ville flottante, tous les chemins sont possibles et sont permis, le tout sera d'arriver au bon moment, celui où la ville approchera de l'un des nombreux embarcadères qui jalonnent l'embouchure, tous les kilomètres environ. Sinon, il faudra attendre son retour, selon les mêmes principes que les mouvements des marées … Si vous arrivez à Safety City, votre peine sera d'office accomplie. On vous remettra votre passeport de réinsertion. Vous pourrez quitter la Terre de raison – si vous en avez envie, cela va de soi – par la navette aérienne qui vous conduira de Safety City à l'aéroport international de l'île de Tasmoulo. Vous pourrez prendre les jets en direction de vos pays respectifs. Vous aurez aussi le droit de vivre et de mourir dans la Terre de raison, si tel est votre bon plaisir. Vous pourrez, si vous le voulez, vous enrôler dans l'une ou l'autre des armées.
    Ce que l'officier passa sous silence, l'adaptation à cette terre de mutation. Car sur cette Terre de raison s'étaient réunis les loups les plus féroces de la terre entière !

    Shirley ne comprenait pas toujours les propos du général Lassélife. Elle se demandait pourquoi il fallait s'enrôler… au reste, s'incorporer dans quoi ?!… Ce monde était si loin d'elle. Elle avait été condamnée à une peine injuste et, maintenant, attendait de porter sa croix sans avoir à se poser de questions. Elle croisa le regard du Noir désormais tout près d'elle. Nullement inquiète de trouver l'homme à ses côtés, elle lui sourit. Puis elle osa lui adresser la parole :
        – Vous comprenez ce qu'il raconte ?
        – Il veut dire tout simplement que vos jours sont comptés… Safety City est une chimère qu'on n'atteindra que dans un autre monde !
        – Vous croyez ?! répliqua-t-elle, le regardant dans les yeux.
    Elle le trouvait rassurant par sa stature, sa physionomie sereine, ses yeux étranges, ses dents d'une blancheur de cygne. Lorsqu'il souriait, elle avait l'impression de voir une coulée de neige.
    Shirley se présenta :
        – Mon nom est Shirley Huston. Je viens de Détroit aux USA, et vous ?
        – Bolomé. Peu importe mon nom de famille. Vous ne pourriez le prononcer. Je viens de Centrafrique.

 

Un troisième extrait  (pages 79-82)
 

VIII

Flightaway

 

 

 L'un des avions venait d'atterrir et roulait maintenant sur la piste grillée par le soleil. Les aéroplanes étaient au nombre de six et faisaient chaque jour la navette entre l'aéroport international de l'île de Tasmoulo et la zone aéroportuaire de la Terre de raison, basée dans la banlieue de Crazy City, et baptisée Flightaway.
    Cet après-midi, l'activité de l'aéroport s'était accrue, car les vols allaient se croiser, au départ et à l'arrivée. Nombre de gens étaient excités, voire fébriles. Étrangement, les plus inquiets semblaient ceux qui repartaient.

    Dans l'un des halls de l'aérogare, Florence consultait le tableau d'affichage des différents vols. Elle était vêtue d'une robe légère et blanche, dont l'encolure était dégagée en arrondi sur le devant et soulignée de festons. De larges bretelles, en broderie agrémentée de volants, étaient croisées dans le dos. Un sac en bandoulière, en toile écrue, s'harmonisait à l'ensemble, ainsi que des boucles d'oreille. Lorsque fut connue la porte de débarquement, la femme quitta son observatoire et pressa le pas en direction de la porte vingt-deux.
     Assise sur un siège de coton imprimé, elle regardait fixement l'étroit couloir d'où surgiraient sous peu les passagers. Déjà les autorités s'apprêtaient à accomplir les formalités d'usage. Quand apparurent les premières personnes, Florence s'agita. Que faisait-elle ici ? Son métier, sans doute, mais peut-être attendait-elle quelqu'un ?… Car elle dévisageait les gens au fur et à mesure qu'ils passaient. Tous les voyageurs étonnaient par leur extrême diversité, venant en fait de tous les coins de la planète. Il y avait même ici des caucasoïdes, des mongoloïdes, des australoïdes, et des congoïdes.

    Terence Morlington qui arrivait de New York, via l'aéroport international de Tasmoulo, avait l'allure d'un paysan de la Wheat Belt. Il avait en plus adopté le chapeau texan, car il se trouvait ainsi une bien meilleure allure. Il avait fait la connaissance dans l'avion de Hui Cheng-Chang. Ce dernier était originaire de Tokyo. Mais il avait naguère fait de nombreux voyages à New York pour la firme qu'il représentait. Au cours du vol, les deux hommes avaient ainsi pu échanger quelques banalités sur une ville qu'ils connaissaient fort bien l'un et l'autre. Ils devaient probablement avoir un parcours similaire pour avoir choisi de se rendre dans la Terre de raison ; mais ils n'en avaient pas encore discuté.

     Florence les dévisageait d'un œil intéressé, elle s'était donnée un temps limité pour son enquête… il lui fallait d'emblée interroger les bonnes personnes. Car elle était restée sur sa cuisante défaite, l'autre soir, dans ce café à la sortie de l'aéroport. Elle n'avait plus osé y remettre les pieds, de peur d'être ridicule, ou de sentir sur elle le regard des gens qui avaient assisté à la scène. Elle était d'ailleurs persuadée que l'estaminet devait être rempli de monde à ce moment-là. Aussi l'affront devait-il encore flotter dans la pièce.
     Elle observait maintenant d'autres personnes mais qui lui parurent moins intéressantes que ces deux-là qui se dirigeaient à présent vers elle.
     Elle bondit tout à coup de son siège, au moment où les deux hommes passaient à sa portée. Et comme son enregistreur était toujours prêt dans le sac qu'elle tenait en bandoulière, elle s'avança vers eux et engagea aussitôt la conversation :
        – Je suis journaliste, dit-elle… Pouvez-vous répondre à quelques questions pour radio-intrigue ?
        – What ? dit l'américain corpulent.
     Comme l'autre ne répondait pas non plus, elle se douta qu'ils ne parlaient pas français ; aussi leur posa-t-elle la question en anglais. L'un eut un sourire aussi large que l'était son chapeau texan, et l'autre aussi étiré que la forme de ses yeux. C'était la première fois de leur vie qu'ils étaient interviewés, et ils se prêtèrent volontiers à ce jeu. Elle les fit asseoir sur une banquette, et l'américain demanda même où se trouvait la caméra. Elle leur répondit que, seul, était important le son de leur voix. Ils en furent quelque peu déçus.

    Cette fois, elle était sûre d'obtenir une très bonne interview. Elle les interrogeait sur leurs motivations profondes… Pour quelles raisons ils s'étaient envolés vers la Terre de raison ?… Qu'en espéraient-ils ?

 

Un quatrième extrait (pages 231-233)
 

XIX

La réserve

 

 *

     Une légère brise secouait les arbres. En dépit d'un flot de lumière l'aveuglant, Shirley entrouvrit les yeux et ne vit que de la verdure autour d'elle. Ses jambes la démangeaient ; malgré une conscience restreinte, elle voulut se gratter… Mais ses mains, étrangement, avaient quelque difficulté à suivre l'évolution de sa pensée…
     Soudain, un coup de feu claqua, dont l'écho se répercuta au-dessus d'elle en un mouvement si compliqué qu'elle en entendit encore quelques ricochets plusieurs minutes après ; à moins qu'elle se fût fabriquée ces derniers comme on fabrique son firmament d'étoiles au bord du précipice de l'inconscience…
     Retentit une autre déflagration, qui eut pour effet de sortir Shirley de son cocon… Tout ça pour se voir en train de tirer sur ses avant-bras afin d'aller calmer quelque démangeaison passagère de sa peau de satin ; mais ses muscles et ses articulations ne répondaient guère comme elle aurait aimé qu'ils le fissent… Aussi réalisa-t-elle enfin le tragique de sa situation ; et elle eut pour la première fois réellement peur !…
     Car elle ne supportait pas la hauteur, elle avait toujours eu le vertige. Et elle avait été, à la cime des arbres, ficelée, sans autre forme de procès, sur une frêle civière qui se balançait, presque dans les nuages, au gré du souffle des dieux.
     Elle releva la tête, faisant atrocement souffrir ses vertèbres cervicales, dans un seul et unique but : essayer d'entrevoir enfin ce qui la grattait ainsi.
     Et ce qu'elle vit la résigna dès lors à peu d'espoir. Une cohorte d'insectes se baladaient, insouciants, sur ses jambes nues, se faufilaient dans son short ou encore passaient par-dessus, pour se diriger vers une substance gluante dont on avait barbouillé son ventre plat et sa poitrine offerte. Et cette procession sans fin lui provoquait tant de picotements légers qu'elle ne savait même pas si ça la chatouillait ou ça la gratouillait. En tout cas, ça la démangeait assurément… aussi de savoir ce qui s'était passé…

 


    
Un vol éthéré se fit entendre au-dessus d'elle. Puis quelque chose s'abattit sur son corps. Comme il lui fallait faire tant d'efforts pour distinguer quel pouvait encore être l'intrus, elle déclara pour le moment forfait. Toutefois, elle avait la sensation qu'une bestiole ou quelque chose du même acabit parcourait son corps, déambulant sans aucun doute, n'hésitant pas même à marcher ou à trotter, là où il n'aurait pas fallu qu'il cheminât ! Mais quel était encore ce visiteur ?!… Elle reprit son forcing pour tenter de surprendre ce qui ne pouvait être encore qu'un coquin de plus !… Mais le soleil l'aveuglait tant, qu'elle était malgré tout obligée de fermer les yeux. Elle força de nouveau afin d'arc-bouter son thorax pour, après maintes douleurs, apercevoir Océo qui lui fit un clin d'œil. Il picorait tant que faire se peut les insectes arrivant de partout. Aussi, en le voyant attelé à une telle tâche, Shirley sourit-elle malgré tout, en dépit de sa position peu enviable ; et ce rictus, un tantinet déformé, s'étala sur son visage tout entier, car, de son corsage, on avait fait un bâillon !
         – C'est dégueulasse ! dit Océo… aussi dégueu que des escargots que l'on n'a pas fait dégorger !
     Elle ne savait pas encore que chez les plumaillons aussi, on dégustait les escargots en les faisant jeûner !…

 

Un cinquième extrait (pages 264-266)
 

XXII

Les officiels

 

 *

     La conférence internationale se tenait dans le palais des expositions. Pierre Léstage et Claude Darnabi avaient pris le même taxi pour s'y rendre. Elle devait débuter à quatorze heures précises, après un fabuleux banquet. Toutes les délégations étaient au grand complet, et les journalistes aux petits oignons.
     Pour tout l'or du monde, Florence n'aurait raté cette opportunité… Elle s'était mise sur son trente-et-un… Et elle avait même attaqué dur, la veille au soir, au bar de l'hôtel où elle n'avait pas arrêté de traquer le scoop… Elle avait même réussi à soudoyer le barman et quelques chasseurs, à seule fin d'aller au but sans perte de temps… Aussi savait-elle déjà – et d'un signe de connivence ô combien discret des uns et des autres – que cette personne ou cette autre étaient bien ici pour la conférence générale, et uniquement pour elle !…
     Et comme tout diplomate n'aimait guère parler en dehors des comptes rendus officiels, Florence avait besoin de toute sa séduction de femme pour les amener à la dérive… Lorsqu'elle pressentait quelques intéressants clients, le barman, sur un seul sourire de connivence, venait élégamment leur proposer l'un de ses cocktails maison… plus exactement ceux qui vous font chavirer – doux et traîtres à la fois. C'était même offert en guise de bienvenu !… En fait, c'était elle qui, par la suite, payait les additions ; mais elle avait toujours su aller de l'avant, sachant investir en général, même dans les entreprises les plus scabreuses ; et elle savait que cela finirait un jour par payer !… Ainsi, telle une araignée guettant sa proie, elle attendait l'instant décisif où elle allait fondre sur d'innocentes victimes désormais prises au piège et sans défense…
     Dès lors, Florence, en experte, humectait de temps à autre ses lèvres dans un cocktail, de jus de fruits bien évidemment !… En effet, la réussite de l'entreprise dépendait de l'instant décisif où elle se lèverait puis adresserait quelques mots courtois aux personnes visées, tout en se présentant, et en jouant intelligemment de ses atours de femme fatale. Ainsi obtiendrait-elle sûrement le précieux renseignement qui donnerait toute la portée à son reportage… Elle n'avait, du costume, nullement négligé l'essentiel en pareille circonstance : robe échancrée dans le dos, décolleté torride mais néanmoins bon chic, et toute une panoplie assortie au charme provocant que sa sensualité tout entière dégageait.

    Et les cocktails commençaient à faire de l'effet. D'une ouïe fine, elle s'en rendait compte, car les discours se révélaient tout à coup plus empâtés. Alors, d'une démarche de mannequin, sensuelle dans le geste, attirant sur sa personne l'attention des consommateurs, elle s'adressa soudain à deux messieurs d'âge convenable, au reste infiniment flattés de cette visite impromptue, car ils sentaient déjà tant de regards envieux… Aussi refuser une brève interview aurait-il été déplacé…
    Ils s'empressèrent en revanche de lui offrir un verre et, par la même occasion, en reprirent un, lequel fut plus que bien dosé.

 

 *

     Une légère brise secouait les arbres. En dépit d'un flot de lumière l'aveuglant, Shirley entrouvrit les yeux et ne vit que de la verdure autour d'elle. Ses jambes la démangeaient ; malgré une conscience restreinte, elle voulut se gratter… Mais ses mains, étrangement, avaient quelque difficulté à suivre l'évolution de sa pensée…
     Soudain, un coup de feu claqua, dont l'écho se répercuta au-dessus d'elle en un mouvement si compliqué qu'elle en entendit encore quelques ricochets plusieurs minutes après ; à moins qu'elle se fût fabriquée ces derniers comme on fabrique son firmament d'étoiles au bord du précipice de l'inconscience…
     Retentit une autre déflagration, qui eut pour effet de sortir Shirley de son cocon… Tout ça pour se voir en train de tirer sur ses avant-bras afin d'aller calmer quelque démangeaison passagère de sa peau de satin ; mais ses muscles et ses articulations ne répondaient guère comme elle aurait aimé qu'ils le fissent… Aussi réalisa-t-elle enfin le tragique de sa situation ; et elle eut pour la première fois réellement peur !…
     Car elle ne supportait pas la hauteur, elle avait toujours eu le vertige. Et elle avait été, à la cime des arbres, ficelée, sans autre forme de procès, sur une frêle civière qui se balançait, presque dans les nuages, au gré du souffle des dieux.
     Elle releva la tête, faisant atrocement souffrir ses vertèbres cervicales, dans un seul et unique but : essayer d'entrevoir enfin ce qui la grattait ainsi.
     Et ce qu'elle vit la résigna dès lors à peu d'espoir. Une cohorte d'insectes se baladaient, insouciants, sur ses jambes nues, se faufilaient dans son short ou encore passaient par-dessus, pour se diriger vers une substance gluante dont on avait barbouillé son ventre plat et sa poitrine offerte. Et cette procession sans fin lui provoquait tant de picotements légers qu'elle ne savait même pas si ça la chatouillait ou ça la gratouillait. En tout cas, ça la démangeait assurément… aussi de savoir ce qui s'était passé…
     Un vol éthéré se fit entendre au-dessus d'elle. Puis quelque chose s'abattit sur son corps. Comme il lui fallait faire tant d'efforts pour distinguer quel pouvait encore être l'intrus, elle déclara pour le moment forfait. Toutefois, elle avait la sensation qu'une bestiole ou quelque chose du même acabit parcourait son corps, déambulant sans aucun doute, n'hésitant pas même à marcher ou à trotter, là où il n'aurait pas fallu qu'il cheminât ! Mais quel était encore ce visiteur ?!… Elle reprit son forcing pour tenter de surprendre ce qui ne pouvait être encore qu'un coquin de plus !… Mais le soleil l'aveuglait tant, qu'elle était malgré tout obligée de fermer les yeux. Elle força de nouveau afin d'arc-bouter son thorax pour, après maintes douleurs, apercevoir Océo qui lui fit un clin d'œil. Il picorait tant que faire se peut les insectes arrivant de partout. Aussi, en le voyant attelé à une telle tâche, Shirley sourit-elle malgré tout, en dépit de sa position peu enviable ; et ce rictus, un tantinet déformé, s'étala sur son visage tout entier, car, de son corsage, on avait fait un bâillon !
         – C'est dégueulasse ! dit Océo… aussi dégueu que des escargots que l'on n'a pas fait dégorger !
     Elle ne savait pas encore que chez les plumaillons aussi, on dégustait les escargots en les faisant jeûner !…

 

Un sixième extrait   Dialogues / pages 27-30
 

IV

Crazy City

 

    Il vint leur apporter de nouvelles chopes qu'il déposa sur le plateau en marbre, accompagnées d'un ticket sur une soucoupe de verre. Il leur dit à l'oreille :
        – J'ai mis sous la note l'une des adresses. Vous rajouterez cinquante raisons, n'est-ce pas ?… Vous verrez, vous ne serez pas déçus.
    Puis il leur chuchota :
        – J'y vais de temps en temps. Ma femme ne le sait pas…
    Et d'ajouter :
        – Un secret en vaut un autre. Et vous, que venez-vous donc faire sur la Terre de raison ?…
        – On s'ennuyait, dit l'un d'eux… Au fait, je me présente. Je m'appelle Jean Duchemin. Je suis originaire de Paris… enfin je veux dire que je viens de Paris.
    Il allait présenter son compagnon quand une cliente entra, vêtue d'une robe légère en coton, sandales aux pieds. Des lunettes de soleil zébrées de jaune et vert lui donnaient un air de starlette.
    Elle portait des boucles d'oreilles assorties au tissu de sa robe. Légèrement rouquine, cheveux mi-longs, elle les avait coiffés en arrière.
    Elle alla droit au bar, remarquant à peine l'agitation sourde qui régnait dans la salle… trois hommes assoiffés de femmes.
    Le patron s'empressa de rejoindre son zinc. Il n'avait d'ailleurs pas encore eu le temps de lui demander ce qu'elle désirait que la femme l'interrogeait :
        – Je suis journaliste … Pourriez-vous me dire où je puis trouver un hôtel par ici ?
        – Tout dépend quelle sorte d'hôtel vous cherchez, et à quel prix ?! Vous avez l'Hôtel des Ambassadeurs, pas très loin. Il ne reçoit pas que des ambassadeurs, mais le prix à la journée est digne d'une ambassade. Beaucoup de journalistes y descendent. Ils sont dans leur monde.
        – Moi, ce que je recherche, dit-elle en le coupant… c'est un véritable garni, avec des chambres pas trop clean, où l'on peut croiser les gens, vibrer sous leur regard, sentir leurs désirs, leurs muscles, leur volonté d'être, où l'on peut voir les vrais durs… les vrais de vrais !…
    Le patron la regarda avec méfiance. Elle ressentit son hésitation et son étonnement.
        – Vous avez l'air surpris ! Vous savez, j'ai l'habitude de faire du reportage. Je suis vaccinée contre toutes les maladies. Et si l'occasion se présente, je m'éclate aussi !… Vous me donnerez un thé citron avec une guinness…
        – Vous buvez de la bière avec du thé ? osa-t-il demander.
        – Ça vous dérange ?!
        – Non, pas du tout. Je trouve le mélange… un peu…
        – Un peu quoi ?… demanda-t-elle de nouveau.
        – Un peu surprenant. Mais il en faut pour tous les goûts… n'est-ce pas ?
        – Juste un peu gouleyant. Ça vous rafraîchit, ça vous titille le palais, ça vous enrobe le gosier, ça vous embrume les synapses !
        – Et ça vous fait pisser !
        – J'allais le dire, ajouta-t-elle… Chez vous, c'est où ?
        – Au premier étage.
        – À tout de suite. Vous rajouterez un cognac. Et une adresse d'hôtel, peu importe. Je suis pressée par le temps, pour ce reportage…

    Elle grimpa l'escalier jusqu'au palier. En passant, elle avait ôté ses lunettes de soleil et toisé les deux gars qui avalaient bières sur bières.
    L'un deux l'avait suivie des yeux jusqu'à ce qu'elle disparaisse. Il ne put s'empêcher de commenter… Elle devait avoir un sacré caractère ?! Et quel chien ! Il se demandait même s'il ne serait pas bon de l'aborder, en passant par quelques banalités d'usage… Mais la fille redescendait déjà, et ce fut elle qui vint les aborder :
        – Je m'appelle Florence… Vous êtes tous les deux seuls à ce que je vois ! Que diriez-vous de prendre un verre avec moi ?! Que voulez-vous boire ?
    Ils regardaient vaguement leurs chopes en grès toujours pleines mais, surpris de la proposition, s'entendirent bafouiller :
        – La même chose, si vous voulez… Oh ! juste pour vous faire plaisir ! Nous devons bientôt partir…
        – Barman ! dit-elle, une fois qu'elle eut regagné le bar… Mettez-leur une bonne pinte ! Ils sont timides ! … jetant les yeux vers eux tout en vidant le cognac dans sa bière… Vous devriez faire comme moi. Ça a plus de goût, et ça vous donne des ailes !…

    Elle prit son verre et sa tasse, et alla se joindre aux deux hommes qui n'en revenaient pas. Ils étaient d'ordinaire habitués à faire les premiers pas et, là, se sentaient soudain tout intimidés. Elle fut la première à rompre le silence qui s'était installé :
        – Alors, qu'êtes-vous venus faire dans ce pays ? questionnait-elle, intriguée.
    Jean Duchemin fut le premier à lui répondre, se demandant toutefois ce qu'elle cherchait. Car, par instinct, il s'était toujours méfié des journalistes – des fouille-merde comme il les appelait – tout juste bons à raconter des saloperies qui n'intéressaient personne, ou à masquer la vérité quand elle devait être criée. Bref, il ne les aimait guère… des pronostiqueurs aux spécialistes de la politique qui ne savent même plus où ils en sont, tant ils se sont trompés sur tel ou tel… Et cette oiselle-là qui se donnait des airs de vivandière, devait être de bien mauvais augure… Il s'entendit cependant lui dire, par politesse :
        – Parce que j'm'emmerde, voyez-vous ! Plus rien de vrai, maintenant… alors, je m'emmerde… un point c'est tout. Alors, dans ce bled, j'espère ne pas m'emmerder ! Et peut-être qu'ici les gens ont plus d'honneur !

 

Un septième extrait Dialogues / pages 267-269
 

XXII

Les officiels

 

        – La Terre de raison est-elle aujourd'hui une nécessité d'État ?…
        – D'État, pas exactement… répondit l'un deux, d'une bouche empâtée sous l'emprise de l'alcool, avec quelque difficulté d'élocution, mais toujours, profession oblige, la même assurance et la même perfection dans la précision de la réponse…
Et il reprit :
        – Mais nécessité d'individus, oui… on peut le dire… Il est des êtres qui ont besoin de ça, afin de se défouler. Pour sortir du ronron tristounet d'une vie sans gloire. Il y a trop de difficultés aujourd'hui et trop de chutes de valeurs pour que les gens ne se recréent pas leurs propres valeurs, d'une ou d'autre manière.
        – Mais est-ce réellement la bonne façon ?… questionna-t-elle encore… Le pensez-vous réellement ?…
        – On n'est pas là pour croire ou ne pas croire, mais pour organiser ce que souhaite le peuple. Et ils sont un certain nombre à s'éclater en ces lieux. Et croyez-nous, ça arrange tout le monde !…
        – Ce n'est pas très moral la raison de cette Terre de raison !
        – Non… mais les gens peuvent se battre ici, sans nuire ni aux uns, ni aux autres, ni aux institutions, ni à la destinée de l'homme dans son épanouissement. Et cela libère encore les tribunaux lors de cas extrêmes…
        – Qu'entendez-vous par cas extrêmes ?…
        – … À chaque fois que condamner ou non quelqu'un pose un problème de conscience. Aujourd'hui, rien n'est plus simple qu'un juste verdict, à savoir la Terre de raison… enfin, globalement parlant, cela va sans dire… Car, ici, tout individu peut, s'il le désire bien évidemment, commencer sa marche vers la liberté. C'est d'ailleurs dans le fondement même des institutions de la Terre de raison.
        – Oui, mais bien peu peuvent le faire, en fait, rétorqua Florence… C'est une utopie, à ce que l'on entend dire.
        – Les statistiques prouvent ma foi le contraire !… Chaque jour des passeports de "Liberté raisonnée" sont remis à Safety City.
        – Le pourcentage est infime, n'est-ce pas ?
        – Infime, certes… Mais les gens ne viennent pas ici pour gagner Safety City. Ils viennent là pour " foutre le bordel ! "…
    Ce dernier mot avait quelque peu dépassé sa pensée, car il ne tenait plus du propos diplomatique… Il avait été éjecté sous l'influence de cocktails dynamitants.
    L'homme s'était néanmoins tout de suite repris :
        – Je vous prie de bien vouloir excuser ce mot. J'entendais évidemment par là, que les gens signaient pour se défouler ici. Le monde de la tolérance ne les intéresse pas. Et, voyez-vous, depuis que la Terre de raison a été instaurée, la violence dans certaines villes a même diminué, car on l'a exportée en ces lieux reculés. Et tout le monde s'en trouve ravi : aussi bien ceux qui peuvent exprimer en toute impunité leurs pulsions, que les villes qui se sont ainsi débarrassées d'une gangrène qui les rongeait peu à peu.

 

Un huitième extrait   Dialogues … pages 353-355

 

 

XXXI

L'envol

 

    Je me souvenais en fait assez bien du rêve singulier que je venais de faire. J'étais dans un pays – comment j'y étais arrivé, je ne savais au juste – où j'avais rencontré de drôles de gens comme on en rencontre souvent… Il me semblait qu'il y avait eu quelques blessés, et surtout beaucoup de morts dans d'extravagantes histoires… J'avoue ne pas avoir tout compris, et le rêve, si l'on ne m'avait par mégarde réveillé et s'il avait pu se prolonger, me l'aurait sans nul doute appris…

    Mais ce songe avait été si troublant que j'essayais à présent d'en compléter le puzzle. Car je voulais assurément m'en souvenir… et savoir…

    Mais, heureusement, c'était le genre de rêves qui ne se réalisent jamais…

        – Salut mon pote ! entendis-je.

    Je me retournai. Comme les policiers venaient de s'éclipser, qui donc dans cette ville où je ne connaissais absolument personne, pouvait me lancer un tel bonjour ?…
    Comme je cherchai aux alentours l'origine de ce salut familier, la même voix avait repris… Je pivotai donc légèrement… Sur le dossier du banc, était perché un oiseau. Mais une singulière lueur d'intelligence illuminait les prunelles de ses yeux. Du reste, il me semblait avoir déjà vu cet étonnant volatile quelque part, mais je ne savais où… sans doute lors d'un documentaire télévisé sur la vie des animaux où parfois vous frappaient des images qui restaient à jamais gravées dans votre subconscient.
        – Pas très poli, le gars ! entendis-je de nouveau… On le salue… et monsieur fait le fier, monsieur fait la gueule ou monsieur ne comprend peut-être pas le sapiens… ou monsieur préfère que je lui foute ma patte sur la gueule… ou que je l'envoie changer d'air dans la Terre de raison !…
     Au mot "patte", je compris soudain que j'avais affaire à un babillard oiseau quelque peu ironique, car un éduqué quidam aurait plutôt dit : main sur la gueule que patte sur la gueule ; ce n'était après tout qu'une question de vocabulaire choisi…
     Mais il m'avait aussi parlé de Terre de raison, et cette fois j'avais bien ouï… J'allais enfin pouvoir connaître la suite de mon rêve, car j'étais certain que ce curieux volatile me la raconterait…
     Il s'envola et alla se percher sur l'épaule d'une jeune femme très stylée qui approchait du banc où je me trouvai. Et je l'entendis aussitôt parler au volatile :
        – J'espère que tu n'as pas dérangé ce monsieur, Océo… De loin, je t'ai vu lui causer… As-tu au moins été poli ?
        – Aussi poli que le monde civilisé l'exige, Shirley… Ils sont aimables… je suis aimable… Ils sont bougons, je suis bougon… Que veux-tu, un sapiens restera toujours un sapiens…
        – Personne n'est parfait, Océo, tu le sais bien.
        – Oui, mais ils pourraient quand même faire des efforts, tous ces sapiens… dans peu de temps, on se croira revenu sur la Terre de raison.

     Intrigué par cet ahurissant discours, je m'adressai à cette jeune femme à présent tout près de moi :
        – Il est donc à vous, ce spécimen ?… De quelle espèce s'agit-il ?
        – J'appartiens à personne, moi, monsieur !… protesta l'oiseau, étonnamment vexé… Je suis libre comme l'air ! Je partage seulement un appartement avec des amis…
        – C'est étrange, dis-je encore à la femme… J'ai rêvé une drôle d'histoire tout à l'heure, où parlait aussi un oiseau. Comme le monde est petit !…
        – Mais nous sommes-nous jamais rencontrés, enchaîna-t-elle à ce moment… J'ai l'impression que votre visage m'est familier, mais je ne saurais dire où je vous ai rencontré… Une sorte de subliminale image que j'aurais gardée au moment où l'on a bafoué ma liberté.
        – Je n'ai pas quitté ce banc, répondis-je… et je ne suis que de passage ici.
        – C'est ça… de passage… je comprends… reprit-elle. Il me semblait bien vous avoir vu… Ici même sur ce banc… Le seul regard de compassion… c'est cela.
        – Je te présente un ami potentiel, Océo, annonça-t-elle… Dites, voulez-vous vous joindre à nous ce soir ? Je reçois quelques amis qui, de plus, viennent de tous les coins du monde…
        – Ah, si j'avais le temps !… mais un avion m'attend…
        – Un petit effort… J'ai loué un endroit extraordinaire, et fait venir un traiteur.
        – Cela demande réflexion, alors…
        – Moi, j'ai déjà deviné ton endroit, Shirley, dit soudain Océo.
        – Impossible !… répliqua-t-elle… Tu ne peux pas deviner…

 

 


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